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23/04/2006

Libéralisme?

Les Français ne font pas confiance au libéralisme…
Ils ont raison !

 
Terrain miné.  Critiquer le pays natal depuis la Silicon Valley c’est offrir son dos à de solides horions.  De quoi vous mêlez-vous ?  Êtes-vous un de ces eunuques autour du lit du calife qui, de leur voix haut perchée, grincent que ce n’est pas comme cela qu’on s’y prend ?  Non mais, rentrez-donc au pays et montrez-nous de quoi vous êtes capable.

Certes.

J’ai un agréable souvenir de mes années professionnelles au pays, un pays quitté à l’âge de 41 ans.  Mais, si je crois avoir su faire, je pense que je ne saurais plus quoi faire, ce qui peut me renvoyer dans les octaves supérieurs ou, plus utilement, au sujet d’aujourd’hui.

Reprenons : Vous, libéral sans complexe apparent, déconseillez le libéralisme aux français de France ?

L’artifice, le faux équivoque réside dans le malentendu sur le mot libéralisme, sur le libéralisme à la française.  De loin, où je lis la presse quotidienne en ligne, ou de près dans les nombreuses semaines que je passe en France, je vois un rejet du ‘système’.  Je me demande si l’échec du référendum sur la constitution européenne, si le rejet de CPE, pour ne citer que ces deux, ne sont pas des fausses barbes.  Si je n’aime plus, si je ne fais plus confiance au boniment du cuisinier, si je trouve ses manières méprisantes, je rejette sa terrine du chef sans trop regarder ce qu’elle renferme.  Je règle des comptes.  Et tant mieux si je peux montrer du doigt une dent du cochon dans le mélange, bon argument pour masquer le vrai rejet.

Prenons la question du libéralisme à la française par un autre bout, celui faussement paradoxal des 35 heures, faisons un peu de politique-fiction.  Dans le conte qui suit, toute ressemblance avec des personnes, entreprises ou faits réels est une coïncidence laissée à l’appréciation de la lectrice.

Imaginons : Après des études dans l’enseignement libre, l’enfant énarque d’un ténor de la politique française et européenne prend ses premières poses dans les cabinets ministériels puis dans le staff, dans l’équipe dirigeante d’un autre ténor, de l’industrie cette fois-ci.  Les postes ministériels arrivent et, un jour, une grande idée, partager le travail.  Une prémisse : le travail est, comme l’eau, un fluide inextensible, incompressible.  Donc, si chacun travaille moins, il faut plus de travailleurs pour fournir le volume fixé.  Décrétons : la semaine de travail est désormais de 35 heures.
Passons rapidement sur les débats et tournons-nous vers la mise en œuvre.  Dans notre monde imaginaire, les entreprises sont réticentes, il faut débloquer, encourager, trouver de hardis visionnaires pour porter bien haut l’étendard de la réforme.  Les énarques du cabinet ministériel ont leurs entrées chez leurs camarades de promotion des équipes des PDG des grandes entreprises françaises.  Nous sommes entre nous.  Coups de fils, déjeuners, l’affaire est rondement menée.  Le porteur d’étendard est trouvé, une grande entreprise automobile connue pour le libéralisme de ses dirigeants.  C’est mieux ainsi, la couleur conservatrice évite le soupçon de collusion politicienne.  On le sait, ceci n’est pas de la fiction, la vérité des lois se trouve non dans l’autocongratulation des auteurs mais dans les décrets d’application.  Donc, de retour dans notre conte, on échange : l’entreprise phare obtient des ‘aménagements’ dans l’application de la nouvelle loi contre une vigoureuse promotion des 35 heures.  L’entreprise est autorisée à imposer le travail du week-end et le choix des jours de récupération.  Ces derniers ‘rattrapent’ les excès d’heures de travail, ce sont des jours de congé mais c’est l’entreprise qui décide de leur date.  Même chose pour le travail du week-end, c’est l’entreprise qui décide.

Résultat ?  L’outil de travail, les chaines de fabrication sont mieux utilisées et mieux entretenues, pas de pics de production suivis de journées oisives.  Ensuite, l’entreprise paie beaucoup moins d’heures supplémentaires.  Pour ces deux raisons, meilleur rendement des chaînes et moindres charges salariales, les profits augmentent.  Pendant ce temps, les ouvriers, les vrais, qui comptaient sur les heures supplémentaires pour boucler les fins de mois gagnent moins avec, ironie, plus de temps pour dépenser.  (Je sais, dans un monde idéal, loisir ne doit pas se confondre avec consommation, mais le monde de mon conte n’est pas une utopie, ce serait plutôt ce que les anglo-saxons appellent une dystopie, le préfixe dys équivaut à notre dis dans disfonctionnement.)

Les capitalistes touchent et les ouvriers se serrent la ceinture.

Imaginez maintenant le sort des cols blancs, disons un programmeur dans une grande entreprise.  35 heures ?  Pas de problème, en quatre jours c’est bouclé.  Avec le cumul des jours de récupération, des repos compensateurs, la vie est belle, les salaires ne baissent pas.  Dans notre monde imaginaire, tout va bien pour les bourgeois.

Notons en passant, toujours dans mon conte, le fantasme régressif et paléo-taylorien du travail incompressible.  Le vrai travail à la chaîne diminue constamment en faveur des emplois de service, le travail rigide fait place au travail souple.  Simpliste, faux même, dites-vous : il est des emplois dits ‘de service´ plus durs que la chaîne de Toyota à Valenciennes-Onnaing.  Il n’en reste pas moins que nous continuons de passer à une économie de services très diversifiés, du webmestre au vendeur de voitures, de la chargée de clientèle à la banque à l’assistante médicale, à une économie où le travail n’est plus incompressible ou inextensible.

Vous voyez où je veux en venir.  Les compatriotes pensent, et ils ont raison, que les dés sont pipés.  Les hauts fonctionnaires et les grandes entreprises vivent dans une symbiose complice, c’est la porte tournante de la brasserie Lipp.  Si c’est ainsi pour la gauche, comment, ne pas voir dans le libéralisme une situation où les gros et les malins s’entendraient encore mieux sur le dos de ceux qui ne font pas partie du système.  Comment ne pas voir que la complicité état-entreprises fait du libéralisme à la française une vaste blague. L’État est ou sera perçu comme complice des libéraux qu’il est censé contrôler.

Mon petit conte est malheureusement trop près de la réalité.  Alors, aucune surprise dans le sondage Ipsos (excellent site) du 7 mars 2006.  On y voit que 82% des personnes interrogées souhaitent que leurs enfants travaillent dans la fonction publique.  Les compatriotes pensent que les dés sont pipés et ils ont raison.

Il me reste à tendre le dos aux critiques.  Passons sur la ou les erreurs de l’argument des dés pipés, de l’ascenseur social bloqué.  Il y a plus problématique, je ne propose rien.  Ni idée ni acte.  Comme indiqué au début, je ne sais pas trop quoi faire si ce n’est ouvrir les yeux à la réalité du système, suggérer de lire La Route de la servitude de Friedrich von Hayek et La Société de Confiance, d’Alain Peyrefitte.  Hayek, Prix Nobel d’Économie en 1974 esprit perçant, polymathe surdoué et original, un peu oublié aujourd’hui, mérite d’être relu.  Quant à Alain Peyrefitte, le prophétique Quand la Chine s’éveillera, de 1973, ne devrait pas éclipser la Société de Confiance.  En vous souhaitant de bonnes lectures, je termine en citant ce que la revue Futuribles, mentionnée par Amazon.fr, dit du livre de notre académicien :

 Pour Alain Peyrefitte, la condition essentielle ne se trouve pas dans les deux facteurs capital et travail, mais dans l'évolution des mentalités qui, loin d'en découler, en est à l'origine. Le ressort du développement, c'est la constitution d'une société de confiance, confiance que l'État accorde à l'initiative individuelle, et surtout confiance que les individus accordent à l'État, se reconnaissent entre eux et se font à eux-mêmes. Contrairement à la société de défiance gagnant-perdant, "société propre à la lutte des classes (...), la société de confiance est une société en expansion gagnant-gagnant, société de solidarité, de projet commun, d'ouverture, d'échange, de communication".

21:50 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (8)

Commentaires

Un beau conte malheureusement...
Belle analyse il me semble.
Bravo pour votre sincérité (que j'ai toujours su apprécié, de votre passage chez Apple à vos chroniques dans Libé) face à la problématique : "Je ne propose rien. Ni idée ni acte."
Je note vos conseils de lecture. Pour la plage cet été.

Écrit par : Mister Cham | 24/04/2006

Bonjour,

Merci pour la clarté sans prétention de vos analyses, elles m'aident, en général, à porter mes propres réflexions.

Toutefois, permettez-moi de vous dire que dysfonctionnement s'écrit... dysfonctionnement en français, dys est un préfixe issu du grec dus qui exprime l'idée de difficulté ou de manque. Ceci sans vouloir pontifier, simplement pour l'amour d'une belle langue.

Écrit par : Yves Koskas | 24/04/2006

Tout à fait d'accord avec cette analyse; et des solutions ne viendront que dans un changement de mentalité instauré par une modification d'un esprit social glorifié il y de ça trop longtemps et ne répondant plus aux objectifs actuels.

Pour ma part, je ne vois qu'un échapatoire, même si pas très glorieux je l'avoue, c'est partir et "tenter" sa chance ailleurs, bref tourner le dos à cette mascarade (désolé de ce vilain mot mais j'y tiens !).

Nicholas, un français déçu...

Écrit par : Volodimer Nicholas | 24/04/2006

Yves Koskas a raison, je partage son amour de notre langue, même si la maladresse de mon affection se voit trop souvent. Cela dit, pour disfonctionnement ou dysfonctionnement, les autorités consultées admettent les deux -- ce n'est pas le cas pour dyspareunie et autres ennuis que je ne souhaite à personne, même à nos califes.

Écrit par : Jean-Louis Gassée | 24/04/2006

Une dystopie (Cf : 1984, Nous autres, La Ville incertaine,…) est aussi appelée : utopie noire, utopie régressive ou contre utopie… "Dys" est un préfixe privatif, "sans", comme le préfixe "U" d'utopie (Morus) ou d'uchronie (Renouvier) : "sans lieu" ou "hors du temps". Ainsi, si c'était le lieu pour le faire, je dirais que j'en parle assez longuement dans mon dernier bouquin, mais dans ce cas bien que ce ne soit "pas le lieu" pour parler de mon bouquin, on nous pourrait pas parler "d'utopie" car la seule idée du lieu ou d'absence de lieu ne suffit pas. Dans "utopie", on trouve aussi l'idée de description d'un système sociopolitique, comme chez Platon dans son "Atlantide" ou comme chez Aubry dans ses 35 h. La lague française est quand même bien compexe !…

Écrit par : Daniel Fondanèche | 24/04/2006

bel article, et clair !
merci

Écrit par : anneg | 25/04/2006

Le problème du libéralisme économique (à ne pas confondre avec le libéralisme politique, les Lumières, tout ça...) est qu'il pèche par dogmatisme, repose sur beaucoup de postulats, et qu'il extrapole au niveau macroéconomique des comportements microéconomiques. Les externalités négatives (pollution, violence, etc.) come to mind...

Si beaucoup de jeunes et leurs parents souhaitent un boulot de fonctionnaire, ça n'a rien à voir avec le boulot per se, et tout à voir avec la sécurité que cela implique.

Il est d'ailleurs amusant d'observer que ce sont les mieux dotés en capital (financier et relationnel), et donc les plus protégés qui prônent la flexibilité. A quand les gamins de Villepin au RMI? ;-)

Écrit par : Fred | 28/04/2006

"35 heures ? Pas de problème, en quatre jours c’est bouclé."

en fait c'est là que réside le problème, plutôt que de réduire la durée absolue du travail il fallait agir sur sa durée relative, passer à la semaine de 4 jours (voire 3*12 heures...) permettait de réorganiser le travail et de fournir pour nombre de postes 2 fois plus d'emplois...

l'énorme avantage de la loi sur les 35H c'est qu'elle a mis en exergue pas mal de pratiques indues comme dans les hopitaux, la restauration, etc... ou l a durée moyenne du travail n'avait jamais été inférieure à 50H

ce qui nous sauve c'est la disparition du pétrole, quand dans 30 ans le coût du transport sera devenu prohibitif la réindustrialisation recommencera, de force

Écrit par : Laurent THALER | 01/05/2006

Les commentaires sont fermés.

 
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